Patricio Guzmán - Habiter la Terre, habiter les temps

Une programmation filmique conçue par Anna Barseghian dans le cadre des Réverbères de la mémoire, (Parc Trembley, Genève). Ce programme accompagne la sortie du film La cordillère des songes, présenté par Patricio Guzmán aux Cinémas du Grütli.

Comment rendre justice aux disparus? C’est la question qui hante et habite les films de Patricio Guzmán, lui qui a dû s’expatrier en France pour réapprendre à vivre avec son pays natal (le Chili) que la dictature de Pinochet avait rendu inhabitable. À travers la composition des films documentaires Guzmán redonne vies, entrelaçant des trajectoires, des temps et des existences qui demandaient à reprendre corps et à retrouver une place dans le monde. Ses films expriment ainsi le sentiment d’une perte qui porte sur les disparus, mais aussi, à travers eux, sur notre relation au cosmos. Car nous avons perdu le monde, nous avons perdu l’épreuve cosmique qui rendait possible l’habitation d’un monde. Réapprendre à habiter ne sera possible, nous dit Guzmán, qu’à reconnaître notre condition terrestre, c’est-à-dire à accueillir la multiplicité des temps qui forment la Terre, l’enveloppent et la débordent à la fois. C’est pourquoi le travail de mémoire qu’il met en oeuvre articule la dimension humaine et la dimension terrestre : ses films réveillent la mémoire de la multiplicité des existants qui composent la Terre, qu’ils soient humains ou non humains.
Son travail se construit depuis l’expérience de l’absence, du spectre, de la trace, réinventant ainsi la pratique du montage cinématographique : à travers des jeux de correspondance, ses films font surgir ce qui, des disparus, persiste dans les failles et les intervalles, à même la matière du paysage. Alors, ces « disparus » revivent mais autrement, plus largement, avec nous et parmi nous les vivants, et plus intimement, avec tout ce qui nous entoure. Ils sont ces existants qui n’en finissent pas d’habiter la Terre et les étoiles lointaines.
– Anna Barseghian




Le bouton de nacre

Patricio Guzmán - Habiter la Terre, habiter les temps
rencontre-discussion


Ces deux films, Nostalgie de la lumière et Le bouton de nacre, forment bien un diptyque cohérent. Au premier, illuminé par la lumière si pure et la sécheresse du désert du nord, répond le ciel chargé et la froide humidité de l’archipel du sud. Ici, ce sont l’eau et le froid qui ont formé les hommes et les civilisations. Car ces îles innombrables étaient habitées, bien avant que les colons n’arrivent et massacrent – ils étaient encore 8000 au 18e siècle, ils ne sont plus que 20 descendants directs aujourd’hui. C’est la première idée-force: l’existence d’une civilisation capable de survivre dans des conditions extrêmes, de traverser le Cap en petit canoë, de compositions musicales sophistiquées. La deuxième idée-force: faire ressentir par le spectateur, physiquement, la géographie bizarre de ce pays qu’est le Chili – tout en longueur, ouvert sur la mer qui est sa plus grande frontière, et pourtant profondément terrien. Un pays si long, qu’on ne peut le représenter en un seul morceau. Enfin, il y a la mémoire de l’eau. Celle qui vient du cosmos – qui se compte en millions d’années – et celle, plus macabre et contemporaine, qui vient de l’océan – car ici, comme au nord, les militaires ont essayé d’effacer les traces de leurs crimes.

Nostalgie de la lumière

Patricio Guzmán - Habiter la Terre, habiter les temps


Au Chili, à 3000 mètres d’altitude, les astronomes du monde se rassemblent dans le désert d’Atacama pour observer les étoiles. Car la transparence du ciel est telle qu’elle permet de regarder jusqu’aux confins de l’univers. C’est aussi un lieu où la sécheresse du sol conserve intacts les restes humains: ceux des momies, des explorateurs et des mineurs. Mais aussi ceux des prisonniers de la dictature, que certaines femmes continuent de rechercher.