L’être humain comme un papillon sous verre


 

 
    DANDY
 

 

Le cavalier est élégant, l’œil flatteur, les mains bandées. C’est l’insert d’un film dont on se doit de tout ou rien éclaircir. A la fin, Blixa Bargeld, la tête d’Einstürzende Neubauten, chante dans le désert der Tod ist ein Dandy. Il chevauche un cheval. C’est l’explication.
Le film s’appelle Dandy. A l’origine, il aurait du s’appeler «5 façons d’attendre la mort». Le film est une œuvre d’art comparable aux ready made de Marcel Duchamp. Il montre la décadence du monde et l’espace infini de cette décadence. Il est mélancolique comme le doucement cruel solo de clarinette de rhapsody in blue. Un film comme un cadavre exquis. Pas sur l’instabilité, mais sur le déclin. Il montre des images pour ceux qui savent tout mais aussi rien de ce qu’il y à faire là contre.
La punkfée berlinoise, Gudrun Gut, est interrogée: «que ferais-tu s’il te restait dix jours à vivre ?» Elle pose la contre question: «dois-je mourir seule, ou tous meurent avec moi?» Et à la question «que ferais-tu s’il te restait dix minutes à vivre?» elle répond qu’elle aimerait bien être stone. La caméra change de cap par dessus une dune sur laquelle un coyote solitaire se promène.
Pas de déroulement. Tout est incohérent. On a aussi peu de recul que dans sa propre vie. On ne reste pas extérieur, on est dans le film. On n’est pas voyeur mais pas non plus concerné. Le film - j’entends à l’instant les infos sur la marée noire en Alaska - il y en a un qui lance quatre ou cinq fois un poisson mort sous le nez, montre trois fois un merveilleux papillon qui est enfermé dans une coupe, et beaucoup de gens. Par exemple, celui qui nous vient d’Australie, le roi du blues de la scène underground qui vit à Berlin, Nick Cave, qui chante à la guitare acoustique you better run. Et Nina Hagen, qui fait des grimaces pendant des minutes.
Le film montre comment l’incroyablement belle Imke Lagemann de 16 ans caresse le violoncelle, comment Ratten Jenny flirte avec son amoureux et des incroyables scènes de danse de Hellena Stemm, de la balinaise Tamsy, des danses de Sogo Ishii et de Yves Mussard.
A 84 ans, Kazuo Ohno, qui danse aussi un très beau «pas de deux» avec son fils Yoshito, est le papillon humain agonisant derrière une barrière d’escaliers sur un merveilleux chant de Jessye Norman…émouvant

 

   de Peter Sempel (Allemagne.1988. 90 min., vo anglais)
 

 

Son film Dandy intitulé d’après la chanson de Einstürtzende Neubauten Der Tod ist ein Dandy, aurait aussi plus s’appeler Seele brennt. Manifestement tous ceux qui se sont investis dans le film l’ont fait l’âme ardente.
 
Nina Hagen caresse une cafetière. En taxi ils étaient partis du Gange jusqu’ à l’Himalaya, se souvient Peter Sempel à propos de son film Dandy. Dieter Meyer (Yello) avait auparavant puisé de l’eau du Gange avec la cafetière. Naturellement durant le trajet, l’eau bénite n’a cessé d’être secouée, de telle sorte qu’à la fin le rien d’eau qui restait flancha solennellement dans l’Himalaya. «C’est le symbole qui compte, tu comprends?»
 
«Une comédie musicale post-punk, tourné sur les cinq continents. Tournoyer autour de l’esclavage de la création qui est le cœur malfaisant de toute forme d’art… ou de la vie même… Sempel donne vie à une cafetière, lui permettant, sans que personne ne s’en aperçoive, d’incarner dans un mode réaliste, la légende du roi Lear. Nick Cave, Blixa Bargeld et Nina Hagen doivent répondre aux vœux de la cafetière, mimant ainsi le processus désespéré qui mène à se réinventer soi-même.» Dieter Meier, Yello, 90
 
Blixa Bargeld (Einstrürtzende Neubauten) enjambe les styles; passion, vague à l’âme, énergie, à la merci d’une faiblesse et qui reste pourtant impalpable. Et d’autre part le créateur de cette œuvre poétique, Peter Sempel, qui vit partout dans le monde, définit Dandy comme un film musical, «à la recherche du divin non sens de  l’existence» et utilise pour cela  le texte de Candide de Voltaire.
J’appelle ça un collage d’images, de musiques, de performances, de sentiments temporels. Chacun y voit ce qu’il connaît. Ceux qui attendent une histoire n’en trouveront pas.
Sempel laisse les artistes se présenter eux-mêmes dans un circuit sur la moitié de la planète. Ceux qui se laisseront aller feront un voyage dans la fantaisie même.

 

        Avec Nick Cave, Blixa Bargeld, Dieter Meier, Nina Hagen, etc.

 

 

Bien qu’il s’agisse dans l’ensemble de questions élémentaires sur la vie, le film est tout sauf un fondement. Il s’articule autour de l’euphorie indomptable des choses et des gens.
 
Et on le regarde peut-être au mieux comme une pièce de musique audio visuelle. Comme tous les films de Sempel.
 
Un des personnages les plus fantomatiques, est le danseur de Butoh Kazuo Ohno, âgé de 84 ans, à la fois femme et homme, dont chaque geste semble être une lutte contre l’avancée de l’âge.
Ce qui donne une tension constante au film, et le sauve de la prétention et de l’ennui, c’est que lorsque la plupart des gens cherchent à voir à l’intérieur, Sempel, cherche à voir l’extérieur, célébrant la grandeur du monde physique, qu’il transforme en une sorte de village global. En contrepoint de cette imagerie, la bande son glorieuse du film, mêle Mozart, Beethoven et Verdi avec le blues, le punk-rock et même Jessie Norman interprétant un chant liturgique.

 

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